Voici un article publié sur Telquel n°249 :
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Idées. Un Américain à SefrouPar Youssef Aït Akdim
Il y a quelques semaines décédait Clifford Geertz, anthropologue américain qui avait mené une recherche inédite sur le souk de Sefrou. La récente traduction de l'ouvrage pourrait le sauver de l'oubli.
L’anecdote, fort symbolique, figure dans une postface de son livre Le Souk de Sefrou (éditions Bouchène), paru en 1995 et traduit en 2003. Revenant sur les mutations architecturales de la ville du Moyen Atlas, qu'il a longuement observée à la fin des années 60, Clifford Geertz cite un discours de Hassan II. Un discours, à la fois “cours d'architecture et
d'urbanisme” et appel à la renaissance culturelle d'une ville “devant conserver une identité spirituelle, musulmane et maghrébine”, où le monarque stigmatisait la laideur de Sefrou. Quelques jours plus tard, le Conseil municipal édicte une loi portant obligation de repeindre toute la cité en beige, provoquant le désastre esthétique qu'on peut encore admirer aujourd'hui.
Cette anecdote illustre, pour l'anthropologue, la tension qui existe dans la dynamique de modernisation dans une ville emblématique du Maroc profond, avec une composition sociale propre, un agencement des rapports de pouvoir, une histoire et une perception de soi et des autres, tous très particuliers. Au-delà du style plaisant, fourmillant de descriptions “littéraires” que raillent ses détracteurs, Clifford Geertz est un obsédé du détail dans son analyse du mode de vie des Sefriouis. Plus proche d'un culturalisme qu'il n'a jamais renié, il prend le parti de partager ses expressions personnelles, tout en faisant appel à l'histoire ou à la sociologie pour des analyses confirmées par des recherches postérieures, comme celle du géographe Jean-François Troin, par exemple.
L'ethnologie, un sport de terrain
Dans le Maroc des années 1960, l'afflux de chercheurs européens et nord-américains vient rénover, parfois en les déconstruisant, les enseignements de l'anthropologie coloniale. Pays indépendant et millénaire, musulman et déjà pro-occidental, le royaume est à la mode. En 1963, Clifford Geertz est un anthropologue reconnu, notamment à Chicago où il préside le Committee for the Comparative Study of The New Nations. Du Maroc, il ignore tout de la société. Il connaît mieux l'Indonésie et l'île de Bali en particulier, où sa femme et lui ont mené depuis dix ans des recherches d'anthropologie.
Mais quand au hasard d'un colloque, on lui parle de la petite ville de Sefrou, sa curiosité le pousse à s'y rendre pour une visite de repérage. Son choix est vite fait, d'autant plus que l'Indonésie se déchire sur fond de rivalités pour le pouvoir. L'idée de Geertz est de réussir à faire du Souk de Sefrou l'idéal-type de l'économie du bazar, “institution-clef” de la société sefriouie au même titre que les mandarins en Chine et le système des castes en Inde. Le travail vise à faire émerger des réalités complexes et de leur observation concrète, une image fidèle et intelligible du fonctionnement d'une économie singulière.
En quelques mois, Clifford Geertz rencontre au Maroc tous ceux qui comptent dans son domaine, et au-delà. Généraliste curieux d'histoire, d'économie et de sciences politiques, il arrive à lier des relations de travail mais aussi d'amitié avec des scientifiques de tous bords. Ainsi, Rémy Leveau se souvient d'avoir signé, pour Oufkir, les autorisations de circuler sur le territoire, qui facilitèrent le travail de Geertz et de son équipe. Il introduisit Geertz à John Waterbury, au moment où celui-ci prépare son étude sur les élites “Le Commandeur des Croyants”. Ken Brown, l'auteur de Les Gens de Salé : Les Slaouis. Traditions et changements de 1830 à 1960 (Eddif), apporte son aide logistique à l'équipe de Geertz. D'autres moins célèbres participent à un effort inégalé dans l'histoire de l'anthropologie du Maroc.
Un auteur peu étudié
Pourtant, la popularité de Clifford Geertz au Maroc reste anecdotique et ses livres se font rares sur les étagères des bibliothèques. Ayant choisi de travailler dans une ville moyenne, en dehors du Maroc utile, il n'eut pas l'occasion de s'installer dans le monde universitaire. Et si l'on y ajoute le déterminisme de la langue dans l'accueil de ce genre de travaux, on comprend mieux la place écrasante de Jacques Berque, qui domine les sciences sociales marocaines à l'époque.
Mais un autre grand ethnologue contemporain de Geertz, Ernst Gellner (dont l'œuvre Les Saints de l'Atlas a été traduite en même temps que Le Souk de Sefrou de Geertz en 2003), a connu une gloire à la fois plus rapide - l'universitaire Hamit Bozarslan de l'EHESS parle d'une “véritable tempête” - et durable au Maroc, si l'on en croit l'unanimité autour des théories de la segmentarité.
L'anthropologue marocain Abdellah Hammoudi, l'un de ses plus grands suiveurs marocains, ne rencontra Geertz qu'en 1978, année où il enseigne à l'université de New York. Il est vrai qu'il avait auparavant échangé un des membres de son équipe de travail de Sefrou, Lawrence Rosen, un autre spécialiste de l'Indonésie. Plus tard, il s'installe à Princeton, dans l'université où Geertz dirigeait l'Institute for Advanced Study et il ne manque pas de reconnaître l'influence déterminante sur ses travaux, notamment dans La Victime et ses masques et plus récemment pour Une saison à La Mecque.
Daniel Céfaï, qui a traduit Le Souk de Sefrou, note dans sa présentation introductive que la “réception de Geertz a été mesurée au Maroc”, relevant une exception, l'organisation, en 2001, d'un colloque en hommage à l'anthropologue par l'Institut d'études transrégionales (fondé à Princeton grâce à une donation du prince Moulay Hicham et dirigé alors par Hammoudi) et la Fondation Al-Saoud. Mais sans l'effort d'une maison d'édition algérienne (Bouchène), pourrait-on, aujourd'hui, encore lire Geertz au Maroc, à propos du Maroc ? "
http://www.telquel-online.com/249/maroc6_249.shtml